Quand l’exécutif ne parle pas, d’autres parlent à sa place
Dans une République en reconstruction, le silence du pouvoir n’est plus un gage de retenue. Il devient un vide. Et dans un monde où les citoyens s’informent en scrollant, où les controverses prennent forme en quelques heures, et où la parole publique est soumise à une pression constante de clarté, de cohérence et de réactivité, ne pas parler, c’est laisser le terrain à d’autres.
Depuis plusieurs mois, la communication de l’exécutif peine à s’incarner. Ce n’est pas tant un problème d’intention que de configuration. La parole publique, fragmentée entre plusieurs entités, semble évoluer sans axe unificateur ni métronome.
Une architecture éclatée, symptôme d’une parole sans cadence
Aujourd’hui, la communication de l’exécutif repose sur une mosaïque d’acteurs :
– La Cellule communication de la présidence, rattachée au Secrétariat general
– Le porte-parole du gouvernement, incarné par un ministre désigné ;
– La Direction de l’Information Gouvernementale (DIG), logée au Secrétariat général du Gouvernement ;
– Les conseillers en communication affectés dans chaque ministère ;
– Et les responsables communication logés dans les agences, offices et établissements publics sous tutelle.
Cette configuration, qui préexiste au changement de régime, n’a pas évolué depuis le précédent système. Elle s’est même alourdie : aujourd’hui, plusieurs Conseillers spéciaux « chefs de département communication » (titulaires ou adjoints) coexistent avec plusieurs porte-parole (eux aussi titulaires ou adjoints), sans articulation ni ligne claire de responsabilité.
Ce schéma expose la communication présidentielle à un risque de balkanisation, où chaque silo opère selon sa propre logique, sans vision partagée ni cohérence d’ensemble. Loin de renforcer la portée du message présidentiel, cette dispersion contribue à sa dilution.
Enfin, une confusion s’entretient parfois autour du positionnement de Gabon 24. Chaine d’information publique, certains la considèrent à tort comme un organe de la communication présidentielle. Or, Gabon 24 est juridiquement un EPIC, donc autonome sur les plans administratif, éditorial et stratégique. Elle ne saurait être ni la voix exclusive de la présidence, ni celle du gouvernement. Elle doit s’affirmer comme média d’information d’intérêt public, au service de tous les citoyens.
Cette dispersion institutionnelle produit un autre effet pervers : de plus en plus de Directeurs généraux d’entreprises ou de structures publiques se retrouvent contraints de monter seuls au front médiatique, parfois dans l’urgence, pour répondre à des attaques frontales diffusées sur les réseaux sociaux.
En l’absence d’une parole exécutive claire, lisible et structurée, la défense des institutions se déporte vers les opérateurs eux-mêmes, exposés, isolés, souvent mal préparés à gérer cette pression. Ce phénomène est révélateur d’un déséquilibre : le terrain de l’opinion est occupé par les plus rapides, pas toujours par les plus légitimes.
Une communication de l’exécutif, unifiée et réactive, permettrait de protéger l’action publique, canaliser les réactions et rétablir les faits dans des délais maîtrisés, évitant ainsi que chacun se débrouille seul sous le feu numérique.
Clarifier, recentrer, stratégiser
La réforme que nous proposons repose sur trois principes :
1. Unification de la parole exécutive : un seul porte-parole, directement rattaché au Chef de l’État ;
2. Fusion opérationnelle de la Cellule communication présidentielle et de la DIG, pour créer une structure centrale agile et réactive ;
3. Coordination fonctionnelle des communicateurs ministériels et sectoriels, sans les affaiblir, mais en les alignant.
L’objectif n’est pas de centraliser par contrôle, mais de rendre cohérente, stratégique et lisible l’expression de l’État.
Une parole décontextualisée dans un monde déréglé
Chaque période a produit son style de communication.
– Dans l’ère Omar Bongo Ondimba, la parole était rare, solennelle, encadrée par des figures telles que Robert Orango Berré. La lenteur était une posture politique.
– Sous Ali Bongo Ondimba, la parole s’est densifiée, parfois crispée, dans un contexte de légitimité contestée. Elle fut portée, à différents moments, par Alain-Claude Bilié-By-Nze, Jessye Ella Ekogha et moi-même.
Mais aujourd’hui, nous ne sommes plus dans le même monde.
– Chaque citoyen est un canal de diffusion.
– Chaque smartphone est une station d’émission.
– Chaque réseau social est une arène de narratif.
Les fake news circulent plus vite qu’un communiqué. Les activistes numériques imposent leur tempo. Le public ne veut plus d’annonces, il veut du sens.
Dans ce contexte, le silence n’est pas une méthode. C’est une abdication.
La communication, outil de stratégie et de décision
Il est temps de rétablir une évidence : la communication n’est pas une fonction logistique. Elle est une fonction stratégique.
Son rattachement actuel au Secrétariat général de la présidence la confine à un rôle technique : gestion de l’image, couverture des activités, coordination des supports. Il faut rompre avec cette logique de subordination.
La Cellule de communication de la présidence doit être directement rattachée au Cabinet du Chef de l’État, pour être au cœur de la stratégie politique, à l’interface entre l’idée et sa traduction publique.
Elle peut alors devenir :
– Un centre de veille et d’analyse des signaux faibles ;
– Un levier de cohérence transversale des politiques publiques ;
– Un outil de modulation narrative, selon les publics, les canaux et les circonstances ;
– Et un relais de redevabilité continue entre l’État et les citoyens.
Un rendez-vous républicain de la parole publique
Cette refondation doit s’accompagner d’un rendez-vous régulier : un point hebdomadaire de l’exécutif. Ni grand-messe ni format figé. Mais une rencontre lisible, sobre, régulière, avec la presse et l’opinion.
Il s’agirait de présenter les priorités de l’agenda, de clarifier les décisions prises, de répondre aux interrogations, et d’expliquer les choix.
Ce rendez-vous créerait une temporalité. Il installerait la continuité. Il incarnerait la responsabilité.
La République nouvelle appelle une parole neuve
On ne gouverne pas la cinquième République avec des instruments de la quatrième. Harmoniser la parole, ce n’est pas une coquetterie de communicant. C’est une condition de la maturité politique. C’est une exigence de transparence. C’est un devoir de cohérence.
Ce que nous proposons n’est pas une réforme technique. C’est une nouvelle manière de respecter le citoyen. En lui parlant avec ordre, avec clarté, et avec confiance.
Par Ike NGOUONI AILA OYOUOMI
Président d’Aïla, cabinet de conseil en stratégie.
Ex-porte-parole de la Présidence Gabonaise.